lundi 12 juin 2017

Wonderwoman à l’épreuve du féministomètre

Je ne regarde jamais de films d’actions avec des super-héros ou héroïnes. Je n’y connais rien. C’est le potentiel féministe de Wonderwoman qui m’a poussée à sortir de chez moi. Le plaisir esthétique est là et mon féministomètre n’est pas déçu.

La jeune Diana (prénom de l’état civil de Wonderwoman), fille de la reine des Amazones, grandit sur une île parmi ce peuple de guerrières. Elles y vivent entre elles mais s’entraînent au combat pour préparer une éventuelle attaque d’Arès, le dieu de la guerre. J’y ai vu une version sublimée d’auto-défense féministe.





Ces femmes ont une forme de beauté intéressante, qui ne provient pas de leur sveltesse, de leur taille fine ni de leur délicatesse mais de leur force.
Comme le démontre cet article, les critères traditionnels de la beauté féminine sont tous liés à la vulnérabilité : minceur, traits enfantins, petits pieds. Pas trop grande ni trop musclée pour ne pas effrayer les hommes. Les Amazones sont belles car elles sont fortes. Elles me donnent envie de faire encore plus de sport. Merci les filles.

Diana, encore enfant, échappe à la surveillance des adultes pour s’entraîner au combat elle aussi. Avant de rejoindre le groupe et de manier les armes, elle a déjà commencé à se former. De la même façon que nos filles pourraient se former à exploiter leurs capacités physiques : Diana envie, admire, veut en être et reproduit certains des mouvements qu’elle observe. Elle a trouvé ses modèles d’identification, se projette mentalement dans leurs actions et forge son esprit et son corps pour leur faire intégrer des gestes qu’ils sauront reproduire en conditions réelles. L’apprentie Amazone utilise des méthodes de PNL qui ont fait leurs preuves. Elle nous rappelle également que les filles et les femmes ont besoin de modèles de réussite féminins visibles auxquels s’identifier.

Autre leçon de féminisme : lorsque Diana échoue dans son entraînement, sa mentor attribue ses faiblesses à un manque de confiance dans ses propres capacités. « You’re stronger than you think ».


Pourtant, la mère de Diana s’inquiètait pour la jeune fille et refusait qu’elle soit entraînée au combat. Elle sait que sa fille a une force et des pouvoirs exceptionnels du fait de son ascendance divine : elle est la fille de Zeus et la seule Amazone qui puisse vaincre Arès.
La force de Diana n’est pas brimée par un manque de confiance de la part de sa mère, celle-ci connaît parfaitement ses possibilités, et c’est justement cette puissance qui l’effraie. Si Diana devient trop forte, elle sera repérée par Arès et deviendra sa cible, dit-elle. De la même façon qu’une femme trop affirmée est sensée provoquer un regain de violence machiste pour avoir voulu échapper à son statut de soumission. Fausse croyance, évidemment. Les fortes têtes et autres féministes attirent des représailles il est vrai, cependant la résignation et l’acceptation ne sont que des signaux qui disent « je ne résiste pas, tu peux aller plus loin ». Soit on fuit, soit on se défend, mais rire de sa propre humiliation ou reproduire la misogynie ne nous mettent à l’abri de rien.

Diana doit être forte.. tant qu’il s’agit de s’entraîner au combat entre femmes. L’éventualité qu’elle combatte une figure masculine, qu’elle répande son sang et qu’elle le tue.. rencontre des résistances. La maman de Wonderwoman est comme nous toutes, en somme : pas complètement déconstruite.


Certaines images sont magnifiques et galvanisantes. Diana, incarnée par l’Israélienne Gal Gabot, est parfaitement mise en valeur, pour autant on ne sent aucun « male gaze » (ce regard masculin qui déshabille et se focalise sur les parties à connotation sexuelle du corps) qui mettrait mal à l’aise la spectatrice. La caméra de Patty Jenkins est admirative, pas lubrique.






Le propos qui sous-entend le film n’est pas inintéressant : quelle la cause des guerres, et comment l’éliminer pour bâtir une paix universelle, et la conclusion anti-manichéenne du film n’est pas ridicule. La confrontation entre la mythologie grecque et une représentation de la Première Guerre mondiale amène des maladresses, à mon sens. La vision de Wonderwoman qui se promène dans une tranchée me gêne aux entournures.

Cette confrontation suppose un décalage entre Diana, enfant sauvage débarquée à Londres, et le contexte réaliste du film. Le procédé comique est élimé.
My Fair Lady, voire Pretty woman ressurgissent de façon désagréable à nos mémoires lorsque Steve Trenor, le compagnon d’armes de Diana, emmène l’héroïne acheter de nouveaux vêtements. Il complète la tenue avec des lunettes destinées à la rendre « less distracting ». Sois moins sexy s'il te plait, tu déranges le monsieur. Les scènes désagréables s’enchaînent, Diana qui parle de tuer le dieu Harès à qui veut l’entendre passe pour une illuminée. Même si l’on se doute que ses compagnons seront bien attrapés à la fin de l’histoire, on n’aime pas la voir être prise pour une folle.


Le féministomètre est partagé.


Je ne suis pas adepte du genre et je me suis franchement ennuyée mais je dois admettre que oui, Wonderwoman est un film féministe. Il montre une femme qui défend ses valeurs, accompagnée d’un homme mais qui n’a pas besoin de lui et qui n’agit pas en fonction de lui et de ses actions. L’histoire d’amour, embryonnaire, (il fallait bien un baiser et un « I love you » pour la forme) est anecdotique.

Wonderwoman est une femme forte et ses qualités exceptionnelles nous donnent envie de s’identifier à elle.

Pourtant, certains tabous liés à la combativité physique des femmes demeurent. Si elle utilise un glaive, les armes principales de Wonderwoman, et qui la caractérisent, sont un bouclier et un lasso. Elle passe la majeure partie des scènes de combats à se défendre en repoussant le feu des canons grâce à son bouclier et à ses brassards d’avant-bras. Quant au lasso, la tentation est grande de glisser une allusion au fait que Wonderwoman enserre ses proies. Le mythe du vagin denté n’est pas loin. Plus sérieusement, le lasso est habituellement ce qu’on peut appeler une arme non-létale. Dans tous les cas, il ne répand pas le sang. Le public ne verra jamais les blessures infligées par Diana à ses adversaires. Elle reste une femme, autorisée éventuellement à repousser des attaques, certainement pas à rendre les coups. On la verra souffrir pourtant, envoyée valdinguer de droite et de gauche puis écrasée par une gaine de métal qui immobilise tout son corps.





La jeune Diana a acquis une grande partie de sa force en observant les Amazones, j’en suis certaine. Et nous, qu’observons-nous ?

Une femme forte qui évite les balles grâce à des avant-bras magiques. Face à la violence réelle des hommes, déchaînée dans une guerre mondiale qui a malheureusement eu lieu, la seule riposte envisageable est une figure mythique. Comment y croire ? Et comment s’identifier à une demi-déesse qui saute aussi haut qu’un clocher ?

Merci à Patty Jenkins, Gal Gabot et aux autres Amazones. Il est réconfortant de voir leur île et d’en rêver. Puis il est nécessaire de s’encourager, de resserrer nos liens et de mettre en lumière toutes les héroïnes réelles, les humaines fortes qui peuplent ce monde.


















samedi 6 mai 2017

Le FN, un parti qui ne peut que haïr les femmes

Des femmes à la tête de partis d’extrême-droite européenne : une stratégie de dédiabolisation efficace mais un danger réel pour les droits de toutes les femmes

Marine Le Pen, une femme quadragénaire, divorcée, à la tête du Front National, est l’un des choix qui s’offre aux citoyen.nes pour le 2nd tour de l’élection présidentiel qui aura lieu dimanche.
Autant les féministes se battent pour la parité en politique et se réjouissent de l’accession de femmes à des postes de pouvoir.. mais pas dans ce cas. Vraiment pas.  

A l’échelle européenne, on constate une stratégie commune à certains partis d’extrême-droite : placer des femmes relativement jeunes à des postes de responsabilité. On peut citer l’exemple de Céline Amaudruz, 38 ans, présidente de l’UDC section Genève ou de Fleur Agema, 40 ans, députée du Parti de la Liberté aux Pays-Bas. En Hongrie, Kristina Morvai, avocate des Droits humains à l’ONU est députée européenne Jobbik.
Le cas norvégien de Siv Jensen, leader du Parti du Progrès, a des airs de déjà-vu.
Carl I. Hagen, fondateur controversé, passe la main en 2006 à cette arrière-petite-fille d’une des 1ère suffragistes du pays. « Sur le fond, Siv Jensen n'a pas renoncé à grand-chose, mais elle peut dénoncer "l'islamisation rampante" du pays sans provoquer de scandale. »[1]. La droite naturelle la considère comme une partenaire légitime et ses idées xénophobes progressent dans la société norvégienne.

Les partis d’extrême-droite savent jouer avec les stéréotypes associés aux femmes pour se donner une façade de respectabilité : douces et inoffensives, on les associe difficilement au fascisme et à sa violence. Réputées plus sensibles, altruistes et maternelles, elles sont davantage crédibles quand elles ont un discours social et se présentent comme à l’écoute des attentes des classes populaires.

Cette stratégie est efficace, le Front National a convaincu davantage de femmes depuis que Marine Le Pen a remplacé son père et son discours s’est banalisé dans les médias et la société entière.

Par ailleurs, comment reprocher à une femme d’être misogyne ?
Pourtant le Front National, fidèle à son héritage pétainiste, défend un projet de société rétrograde et dangereux pour les droits des femmes.

Pour comprendre en quoi l’extrême-droite ne peut être que misogyne, il faut se rappeler quel est l’idéal de société qu’elle promeut. Ces courants de pensée ont une vision biologisante de la nation :  on est français.e ou européen.nes parce qu’on est blanc.he avec des parents catholiques. Dans cette logique, le droit du sol doit être remplacé par le droit du sang, la nationalité se transmet par les gènes et les étranger.es sont des indésirables.

Bien au-delà de « voler les emplois des Français.es », les étrangers sont les auteurs d’un métissage qui fait horreur aux partisans d’extrême-droite. Les immigrés (masculins) ne font pas que voler les emplois, ils volent aussi les femmes. C’est ce là que viennent les stéréotypes racistes sur les Noirs violeurs.
Les viols n’émeuvent l’extrême-droite que lorsqu’ils sont commis par des hommes immigrés extra-européens, comme en témoignent les réactions de Marine Le Pen face aux agressions et crimes sexuels commis à Cologne le 31 décembre 2015.  « J'ai peur que la crise migratoire signe le début de la fin des droits des femmes »[2], écrit-elle après s’être réclamée de Simone de Beauvoir.
Pour ce qui est des viols les plus tristement banals, à savoir ceux commis dans la sphère intime, on peut se référer à Bruno Gollnisch qui entend décriminaliser le viol conjugal – qui avec un peu de chance pourra faire naître de nouveaux bébés français.

Si les hommes immigrés risquent de féconder les Françaises blanches et les faire accoucher d’enfants métis, nous plongeant dans un remake du Village des damnés, les femmes immigrées quant elles.. font trop d’enfants. Beaucoup trop. C’est le message sous-jacent aux discours sur les « allocs » et les hantises autour du regroupement familial.

Les femmes blanches quant à elles ne sont pas suffisamment fertiles. Une nation essentialisée et une idéologie raciste se traduisent forcément par la volonté d’accroître le nombre de naissances de « nos » femmes par « nos » hommes. De gré ou de force, et même plutôt de force. Le Front national et d’autres groupes d’extrême-droite mènent des attaques contre le droit à la contraception et à l’avortement. En 2010, Marine Le Pen a introduit le projet de dérembourser «l’IVG de confort » « pour tenter de le ramener à zéro si possible »[3].

L’argument nataliste évoqué se révèle être purement raciste : la France a le taux de natalité le plus élevé d’Europe.. mais pas en ce qui concerne les enfants français. D’après l’INSEE, le taux de natalité en France en 2008 est de 2,02 enfants par femme, ce qui est donc suffisant pour assurer le renouvellement des générations. Or ces statistiques représentent les « femmes accouchant en France ». Si l’on prend en compte uniquement les femmes de nationalité française, ce taux est de 1,8. C’est donc une crise de la natalité d’enfants français qu’il faut endiguer en imposant des grossesses aux femmes françaises. On peut alors se demander quels seraient les critères pour déterminer qu’un avortement est « de confort ».. Le projet concernant les allocations familiales est plus clair, elles seront réservées aux familles dont au moins un parent est français.

Le FN nourrit la hantise d’une perte d’identité et d’un envahissement par les étrangers. En réponse à cette peur et dans la lignée de tous les régimes fascistes, la nation doit se renouveler par de nombreuses naissances d’enfants de son « sang ». Pour garantir la naissance de moult bébés blancs, le corps des femmes doit être strictement contrôlé. C’est ce qui a mené au système de « Lebensbarn » (ferme de vie) en Allemagne nazie.
Ce contrôle du corps des femmes pour maîtriser la natalité est au cœur du patriarcat. L’extrême-droite ne peut exister sans une oppression machiste des plus brutales. Ce machisme va dans le sens du culte de la force physique associée à une virilité dans ce qu’elle a de plus violent et archaïque. Il implique la défense de la famille traditionnelle avec le “chef de famille” qui dicte sa loi sur son épouse et enfants et a contrario la haine des lesbiennes et homosexuels.

Les femmes (toutes mariées, et à des hommes bien entendu) sont cloîtrées à la maison avec d’un côté le « salaire parental » - qui est en fait un salaire maternel, et d’un autre côté une discrimination des femmes sur le marché du travail renforcée. Dans le discours d’extrême-droite, les femmes prennent la place des hommes dans les entreprises et le chômage sera résorbé en écartant les femmes du marché de l’emploi. L’égalité salariale est honnie, elle est également l’une des causes du chômage. Ainsi les femmes deviennent dépendantes de leur époux, ne peuvent plus refuser de rapport sexuel (grâce à Bruno Gollnisch) ni avorter et ne peuvent pas se réfugier auprès d’une association d’aide aux femmes victimes de violences puisqu’il n’y en aura plus.

Malgré sa nouvelle façade, le Front National reste un parti intrinsèquement misogyne, lesbo-homophobe, raciste, antisémite et hostile aux classes défavorisées. Son unique objectif est d’avoir et de conserver le pouvoir pour mettre en place une société brutale et appauvrie aussi bien économiquement qu’humainement.






« Il est ridicule de penser que leur corps leur appartient, il appartient au moins autant à la nature et à la nation. »
 Jean-Marie Le Pen 


vendredi 5 mai 2017

"Culture du viol" ?

« Culture du viol », l’expression peut choquer.
La culture, n’est-ce pas cet ensemble de créations littéraires et artistiques qui nous élèvent au-dessus de notre basse condition matérielle ?
Nous ne sommes pas que des corps destinés à manger et se reproduire, n’est-ce pas. La culture, sensée être « le propre de l’homme », par opposition à la nature, nous hisse au-dessus de notre animalité, de nos pulsions. Au-delà des premières associations d’idées, une culture est un ensemble de normes, de discours et de pratiques qui se transmettent par apprentissage et imitation.

Revenons à la « culture du viol ».
Le viol n’est-il pas une manifestation de la partie sombre, animale des hommes qui « ne savent pas se retenir » ? Le fruit de pulsions irrépressibles car nécessaires à la survie de l’espèce ?
Et le rôle de la culture n’est-il pas justement de dire : on régule ses pulsions, on ne vole pas le sandwich de son voisin et on ne se saute pas dessus en public ?

Non, c’est justement le contraire. Le viol est culturel, comme manger avec une fourchette est culturel. Il existe un ensemble de discours et pratiques qui s’enseignent, se transmettent et qui permettent et encouragent le viol.


Parmi les discours les plus répandus, on peut citer les expressions : « appel au viol », ou encore « il ne faudra pas s’étonner de se faire violer ».

Quand on s’habille sexy, qu’est-ce qu’on a envie de provoquer, en réalité ?
Le désir. Et il n’y a aucun mal à cela. On peut avoir envie d’exciter quelqu’un sexuellement. L’effet recherché est : le désir de son partenaire, ou d’autres hommes.
Le désir. Pas une agression.
Quand un homme vous menace de viol ou vous touche par surprise, il vous a agressées. Ce n’est pas du désir qu’il manifeste, c’est une volonté de vous humilier et de vous intimider. Le désir sexuel, c’est le désir d’être désirée et de partager du plaisir, pas le désir de faire du mal. Jouir sexuellement de la souffrance de l’autre, cela s’appelle le sadisme.

Les pulsions sexuelles, le désir sont – entre autres – naturels. En assimilant le viol à une pulsion non contrôlée, on le range du côté de la nature donc de la fatalité, donc on empêche de l’analyser pour ce qu’il est : un crime machiste, donc politique.  On l’excuse partiellement. Comme on excuse Jean Valjean qui vole un pain parce qu’il a faim.


De façon encore plus vicieuse, certains discours assimilent le viol à un acte sexuel comme un autre. Notamment dans les blagues sur le viol.
Le viol n’est plus un débordement, « oh pardon j’avais tellement faim que j’ai mordu dans ton sandwich.. c’est mal mais j’avais faim, c’était ça ou tomber d’inanition, alors... »
Le viol devient du sexe. Naturel, donc, et pire : éventuellement souhaitable, et éventuellement agréable.

On en vient à suggérer qu’une victime de viol peut désirer être violée. Donc désirer sa propre humiliation et destruction. C’est une inversion perverse. Le summum de la torture psychologique : faire croire à la victime qu’elle désire sa propre destruction.

Le discours des agresseurs consiste à dire : elle l’a voulu, elle m’a aguichée.. ce sont des excuses qu’ils se trouvent. Le problème plus vaste est que l’ « appel au viol » est une notion banalisée socialement. C’est le discours des violeurs qui est le discours dominant sur le viol.
Vous voyez mieux pourquoi on parle de « culture du viol » ?

Le viol est aussi permis par la « division des tâches » dans la sexualité entre les hommes sensés être actifs et les femmes passives.
La « drague » est conçue comme la prédation de femmes et la virilité est sensée être prédatrice et conquérante, comme en témoigne David Wong, traduit ici, qui retrace les « leçons sur le consentement sexuel des femmes » à destination des jeunes hommes issues de la pop culture.  Ce jeune homme a appris dans les films populaires qu’une femme dont on force le consentement tombe amoureuse de son agresseur. Forcément, ça donne envie.

La féminité au contraire doit être passive, le corps des femmes un réceptacle. C’est ce que l’on entend dès l’enfance. J’en faisais état dans un précédent article, « Maman, comment on fait les clichés ». Quand on apprend aux enfants que le papa « dépose une graine dans le ventre de la maman », on pose les bases. Les toutes premières informations qui permettent de se représenter un rapport sexuel, à l’âge où l’imaginaire est le plus perméable, présentent déjà l’homme comme actif et sujet de la phrase, et la femme comme un terreau, objet, qui non seulement ne fait que recevoir, mais de plus est réduite à son « ventre ».

Le désir des femmes est un non-sujet. Que l’on pense simplement au fait que l’argument le plus efficace pour freiner un harceleur est « j’ai un copain ». Si un « je ne veux pas » n’a que peu de poids, « mon corps a déjà été réservé par un autre homme » est recevable.



C’est ainsi que transgresser les limites d’une femme, la « conquérir », devient un signe de virilité. La culture, nous l’avons vu, résulte d’un apprentissage. Imposer sa volonté et son désir à une femme s’apprend, il existe des cours et tout un corpus de publications dans lesquels des hommes l’enseignent à d’autres.
L’ouvrage de référence des « pick-up artists » (ou artistes de la drague) s’appelle The Game. Subtil jeu de mot : « game » peut se traduire par « jeu » mais signifie aussi « gibier ». Tout est dit.
Selon ces experts qui affirment enseigner la « séduction », le « non » d’une femme est un « test dont il ne faut pas tenir compte ». Voici l’un des conseils que l’on peut trouver : « La prochaine fois que vous faites face à une résistance ou un test féminin, ne réagissez pas ! Continuez comme si de rien n’était. Vous serez surpris du résultat, je vous le garantis ». Elle dit « non », continuez, ne prenez pas en compte sa réaction. Conseil de drague ou conseil pour harceler voire violer une femme ?

Nous vivons dans une culture de prédation masculine et de mise à disposition du corps des femmes dont la volonté, le ressenti et les émotions sont niés, dénigrés et ridiculisés avec méthode. Les femmes sont compliquées, elle ne s’expriment pas clairement, on ne comprend rien à ce qu’elles veulent véritablement, elles dissimulent leur ressenti et leurs intentions.. le cliché paraît inoffensif, il l’est beaucoup moins dans le contexte que je viens de décrire.

Le viol n’est pas une anomalie. Il n’est que l’une des manifestations d’une culture qui veut que la sexualité masculine est active et que les pulsions des hommes sont puissantes et impérieuses, tandis que les femmes sont douces, passives et que leur désir est soit inexistant, soit impossible à décrypter.

Tout « naturellement », nous trouverons dans la rubrique « kama sutra » de Doctissimo la position de la « belle endormie ». On suggère de pénétrer une femme dans son sommeil. Donc de la violer, sans équivoque possible. Tout « naturellement » aussi, nous lisons dans l’article de Psychologie magazine « Pourquoi les hommes aiment la sodomie » :
« La réticence de la femme est importante à mes yeux. J’aime dominer. J’aime forcer une résistance. »
ou encore : « Je ne demande jamais à une femme l’autorisation de la sodomiser. »
Des violeurs qui s’assument.

Le viol s’inscrit dans une logique globale d’appropriation du corps des femmes par les hommes, faite de stéréotypes sexistes, de blagues, de livres, films et chansons, de harcèlement, d’attouchements, de viols, de meurtres intimes et de massacres.

Pensons-y dès qu’une femme est assimilée à un objet par « blague », ou dès qu’un homme transgresse les limites spatiales, corporelles ou psychiques d’une femme. Chaque geste, chaque mot qui va dans le sens de la culture du viol participe à sa normalisation – in fine c’est de notre intégrité qu’il s’agit.

jeudi 4 mai 2017

Un danger mortel pour les femmes

Un message urgent et vital pour nous tou.tes aux abonné.es de "Je connais un violeur"

Mes chères et chers, 
En tant que citoyenne, femme et féministe engagée, je suis terrorisée face au score grandissant de Marine Le Pen et le risque de la voir accéder à la fonction suprême. 
Je ne vous connais pas, je sais seulement que nous partageons une lutte contre un crime sexiste et une violence machiste banalisée. Au nom de ce qui nous a rassemblé jusqu’à présent, s’il vous plait, gardez en tête que l’extrême-droite est un danger mortel pour les femmes. 
L’extrême-droite est intrinsèquement violente et forcément misogyne - en plus d’être raciste, xénophobe, antisémite et homo-lesbophobe. 
Le FN, ce sont des députés européens qui votent contre chaque disposition en faveur de l’égalité et contre les luttes faites aux femmes. Une mise en danger du droit des femmes à disposer de leur corps grâce à la contraception et le droit de choisir de poursuivre ou non une grossesse. 
C’est notre intégrité physique qui est en jeu, et même nos vies. Les avortements, lorsqu’ils sont interdits, se pratiquent clandestinement dans des conditions sanitaires qui mettent en danger la vie des femmes. 
Marine Le Pen s’oppose à l’existence même des associations de défense des droits des femmes et des refuges pour femmes victimes de violences. Bruno Gollnisch souhaite que le viol conjugal ne soit plus considéré comme un crime. 
Je suis de gauche, attachée aux droits des travailleurs-ses et à la protection sociale. Je suis aussi attachée à la démocratie, aux droits humains et aux droits et à la sécurité des femmes, des homosexuel-les, des migrant-es, des personnes d’origine étrangère et des Juif-ves. 
Faisons un choix libre, d’autant plus libre que nous savons ce qui nous attend en cas de défaite de son adversaire. 
Merci 
Pauline Arrighi 
Créatrice de ce blog, du tumblr "Je connais un violeur et ex-porte-parole d’Osez le féminisme !

jeudi 6 avril 2017

Non, les violeurs ne sont pas "des victimes". Réponse à Violaine Guérin

Hier soir j’ai été invitée par l’antenne universitaire de l’association ONU Women à intervenir auprès des étudiant.es sur le sujet de la culture du viol, en tant que créatrice du site d'information et témoignages Je connais un violeur et ex-porte-parole d'Osez le féminisme. 
Avant de publier la retranscription de ma petite bafouille, je réagis aux propos de l’intervenante qui a parlé après moi. Il s’agit de Violaine Guérin, médecin endocrinologue et présidente de l’association Stop aux Violences sexuelles. 
Son intervention a choqué. Une étudiante m’a envoyé un mail aujourd’hui pour me dire qu’elle était partie avant la fin et qu’elle avait pleuré chez elle. Une autre me fait part d’un état de confusion mentale. 

Le discours d’une présidente d’association de lutte contre les violences sexuelles peut déclencher une réaction traumatique auprès de son public. 


Le projet de Violaine Guérin semble être de renier la dimension politique du viol. Les violences sexuelles n’ont rien de procédés machistes, d’armes de la domination masculine sur les femmes et les enfants. D’ailleurs, le patriarcat n’est pas si patriarcal qu’on veut bien le dire, imbibé qu’il est de toutes les résurgences d’un « matriarcat » qui a duré 30.000 ans. 

Le patriarcat serait donc fortement teinté de « matriarcat ». Quelles en sont les traces ? 

Violaine Guérin cite le fait que les mutilations sexuelles féminines sont pratiquées par des femmes. Quel cynisme. Une femme, elle-même mutilée, qui mutile des petites filles, aurait autant de responsabilité dans l’exercice de cette pratique d’une misogynie extrême que les hommes de pouvoir qui l’ordonnent. Quelles femmes prendraient spontanément l’initiative de faire subir cette mutilation atroce à leurs filles ? Auraient-elles un quelconque intérêt à répandre l’idée qu’une femme ne doit pas ressentir de plaisir sexuel et que notre corps, intègre, est impur ?


Certes, ce sont des femmes qui « font le sale boulot ». Ce sont aussi des mères qui tuent leurs bébés filles en Chine et en Inde. Violaine Guérin y voit un signe de « matriarcat ». J’y vois une torture supplémentaire infligée aux femmes – et le prétexte d’une habileté rhétorique supplémentaire pour le patriarcat. J’y vois aussi la preuve manifeste ainsi que le moyen de la coupure de leur empathie envers elles-mêmes et les autres femmes et filles. 

Merci à la jeune femme qui a interrompu le discours – et merci à toutes les autres interventions du public – pour rappeler qu’il n’y a « aucune preuve historique de l’existence du matriarcat », mais qu’il y a eu des « sociétés matrilinéaires ».
En effet, le matriarcat, qui serait un système oppressif des mères sur les hommes et les enfants, n’a jamais existé. La transmission des biens ou d’une religion par la mère n’implique pas les meurtres, viols et tortures massifs sur l’autre sexe. Le patriarcat repose la volonté de s'approprier la descendance des femmes. Pour qu'un homme soit sûr qu'un enfant qui naît soit de lui, il "doit" en toute logique contrôler la sexualité de la mère. Il s'agit de l'empêcher d'"aller voir ailleurs", au sens strict. Quand on a compris ce fondement des sociétés patriarcales, on comprend aisément que l'inverse n'aurait aucun sens. Je n'invoque pas souvent des arguments biologiques, mais force est de constater que le processus de la reproduction n'est pas symétrique entre les sexes. Tout simplement. 

Evacuée donc, la question de la domination masculine. Certes, il y a plus de femmes violées que d’hommes violés, mais on passera très vite sur ce point. 

Revenons au vrai sujet : les violences sexuelles contre les enfants des deux sexes commises par des adultes des deux sexes. 

Femmes et hommes, égaux et équivalents face à la violence sexuelle. Peu de masculinistes ont osé cette facétie. 

L’équivalence est illustrée par le logo de l’association Stop aux Violences sexuelles, homme et femme également touché.es. Le message est clair. 



Le viol n’a rien à voir avec la domination masculine, donc. Même en République Démocratique du Congo où l’on « détruit les parties génitales des femmes pour éviter qu’elles se reproduisent » (SIC). 

Alors quelle en est la cause ? 

« La racine de la violence, c’est la violence ». Les violeurs violent car ils ont eux-mêmes subi des violences dans l’enfance. Quid des femmes qui ont pu être des petites filles victimes ? Elles sont très violentes elles aussi.. contre les enfants. Les viols par inceste par les mères seraient un phénomène courant. Et 90% des infanticides intra-familiaux seraient commis par des femmes. 

Hum. 

Nul besoin de préciser que ces chiffres sont imaginaires. Nous vivons dans une société patriarcale. 
«  La femme est donnée à l'homme pour qu'elle lui fasse des enfants. Elle est donc sa propriété comme l'arbre fruitier est celle du jardinier ». 
Bonaparte avait le talent d’expliquer son Code civil avec beaucoup de clarté. 

C’est dans cette logique que des hommes tuent des femmes tous les 2 jours et demi en France parce qu’elles décident de fuir leur emprise et leur violence. C’est aussi dans cette logique que les enfants sont parfois aussi massacrés et que des pères tuent leur enfant pour faire souffrir leur mère.  

«Pour se venger, pour faire mal à l’autre conjoint, on s’en prend aux enfants », explique le procureur Eric Maillaud à propos du meurtre de Léa, 3 ans, assassinée par son père le 21 mai 2016[1].

Nous n’avons pas de chiffres sur les infanticides intra-familiaux en France. A propos du Canada en revanche, un chercheur de la Western University explique : « 60% des infanticides sont commis par le père ». Il faut garder en tête que les mères côtoient beaucoup plus leurs enfants. Par ailleurs, les motivations diffèrent. Les femmes tuent le plus souvent des bébés de moins de 1 an, en raison de « problèmes mentaux ». On peut aussi conclure que ces enfants n’étaient pas désirés et éventuellement le fruit de viols. 
L’auteur cite, concernant les hommes, un « contexte de violence domestique. C’est souvent un acte de vengeance lorsque la compagne les quitte »[2]. Jack Levin, de la Northerneastern University, abonde dans le même sens, avec les mêmes proportions et les mêmes conclusions[3].

« La racine de la violence, c’est la violence », répète Violaine Guérin. Les violeurs ne font que reproduire un schéma connu. Ce sont des victimes aussi, il faut les soigner. Tout le monde est victime, que ce soit dans l’enfance ou plus tard, que l’on ait choisi de commettre des crimes ou pas, allons toutes et tous nous faire soigner et bâtir un nouveau monde sans viols en regardant ensemble vers l’horizon. 

Trêve de sarcasme. Cette vision entretient une confusion dangereuse. Dans un viol, il y a un criminel et il y a une victime. Et non pas « deux victimes ». Les violeurs sont des hommes responsables de leurs actes qui prennent la décision de torturer sexuellement une personne. 

Les violeurs ne sont pas, dans leur grande majorité, des dingues qui découpent des femmes dans leur cave. C'était l'objet de la démarche "Je connais un violeur", et la raison de son sinistre succès : la grande majorité des violeurs sont des hommes lambda qui à un moment donné, choisissent d'ignorer l'absence de désir de leur victime. De sombres égoïstes machos pour qui les femmes ne sont que des corps à leur disposition. Est-il si exceptionnel, si étrange, qu'un homme ignore la volonté d'une femme et considère qu'elle lui doit du sexe, ou bien de l'attention, du temps, de l'écoute... en bref, qu'elle soit à sa disposition ? Bien sûr que non. C'est ce que j'expliquais dans cet article à propos d'un massacre misogyne : ce type de meurtre, comme le viol, n'est que l'une des manifestations de cette conviction que les hommes ont des droits sur le corps des femmes. Il est courant d'être insultée ou menacée de viol quand on ne répond pas à un inconnu qui nous aborde dans la rue. Un exemple parmi tant d'autres. 
Ramener la question du viol à un traumatisme chez le violeur, dans ce contexte, n'a pas beaucoup de sens. L'homme extrêmement lambda et équilibré mentalement qui, "dans le feu de l'action", sodomise sa partenaire par surprise aurait forcément été violé dans l'enfance... ? Celui qui insiste si lourdement que sa partenaire finit par céder aussi... ?  Celui qui pénètre une femme ivre morte au prétexte qu'elle l'a "chauffé" une heure avant aussi...? Celui qui va voir une prostituée car, tout simplement, il en a le droit, aussi... ? 
Les voici, ces fameux violeurs, dans leur écrasante majorité : des hommes lambda, vaguement machos, dans une société patriarcale. Dans la plupart des cas, c'est malheureusement aussi banal que cela. 

Nous vivons dans une société dans laquelle les victimes de violences machistes sont haïes, méprisées et culpabilisées et dans laquelle on condamne un violeur à une peine ridicule pour « ne pas compromettre son avenir »[4]Dans ce contexte de complaisance terrifiante envers les violeurs, la priorité est d’émettre un discours sans équivoque.

Les victimes de viol, extrêmement fragilisées, ont besoin de Justice. Actuellement, 99% des violeurs ne passeront pas la moindre journée en prison et sont libres de recommencer, sûrs de leur droit. Cette impunité, de même que de nombreux jugements qui sont de vraies insultes aux victimes et à toutes les femmes, sont un vrai « permis de violer ». Une cause des viols que je prends davantage au sérieux que les violences dans l’enfance, dont sont victimes de nombreuses personnes pleines d’humanité. Certains violeurs ont été victimes dans leur enfance, sans doute. Cette explication est loin d’être suffisante, et lorsqu’elle est mise en exergue avec autant de passion que le fait Violaine Guérin, elle devient nocive envers les victimes et envers la société en général. 

Plutôt que de confusion, les victimes ont besoin de pouvoir reconnaître le crime, sa gravité, son injustice, son absurdité. Non, ce n’est pas de ta faute. Non, tu ne l’as pas provoqué. Non, tu ne vas pas « ruiner sa vie » en portant plainte contre lui (ou plutôt si, et c’est bien fait pour sa gueule). 
Oui, c’est injuste, c’est atroce, ce mec est une ordure. 
Voilà ce que les victimes ont besoin d’entendre, encore et encore, jusqu’à ce qu’elles le croient, le sachent, le hurlent. 

Violaine Guérin reçoit certainement des hommes dans son cabinet, des délinquants ou criminels sexuels qui se prétendent victimes dans l’enfance. Dans certains cas, ce doit être vrai. Pas dans tous. Se faire passer pour une victime et attirer la compassion sur soi de façon indue sont des procédés pervers connus. Il est dommage de l’ignorer lorsqu’on travaille sur ces questions. 
Comme nous toutes, avec plus ou moins de résistance à ce conditionnement malsain, Violaine Guérin est une femme à qui on a enseigné l’empathie, et surtout l’empathie envers les hommes. Un criminel lui parle « avec une petite voix d’enfant », selon ses termes, et elle voit en lui un petit garçon terrifié.  

Nous avons toutes été dressées à l’empathie inconditionnelle, même envers ceux qui nous violent et qui nous tuent. Il est temps de s’autoriser collectivement à dénoncer les violeurs, leur pleine responsabilité et de reconnaître et détruire une à une les ramifications du patriarcat, dont font partie la culture du viol mais aussi l’effacement et le dénigrement de nous-mêmes.
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